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 kajin'hakumei

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Antastesia
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MessageSujet: kajin'hakumei   Jeu 13 Mai - 22:13

Accrocher le regard. Ardu, ses yeux fuient de trop. Ah voilà. Maintenant plisser les yeux et incliner la tête, accrocher le fond puis sourire. Toute en retenue. Fixer sa bouche, sourire encore mais de manière gênée cette fois-ci. Baisser les yeux, les relever et acquiescer. Le contraste des longs cils noirs avec la blancheur de la peau et le rose discret des joues doit être parfait.
Bravo. Premier tableau achevé. Elle applaudit et rit intérieurement de le voir gêné, tout en retenant un sourire de contentement pour au contraire afficher un air perplexe.
-Vraiment? Tu en es sûr?
Mimique en coin. Délicieuse avec la teinte corail de ses lèvres. Le voilà reparti avec son discours sur les lacunes de la psychanalyse. Non pas que ce ne soit pas intéressant, bien au contraire ça l'est, tout autant que l'orateur. Un court instant des souvenirs de ses cours de latin lui reviennent, et elle l'imagine discourir avec des galets dans la bouche, au bord de la plage, comme ... Démosthène? Oui c'est ça. Elle l'interrompt de temps à autres, pour rectifier ou bien recadrer la conversation, lui laissant somme toute l'impression de tenir les rênes, jusqu'à ce qu'il la ramène en bas de son immeuble. Il sourit, la remercie pour cet échange intéressant, très intéressant même. Elle incline la tête encore une fois, s'excuse de son inculture en replaçant une mèche de cheveux, alors qu'elle sait pertinemment qu'elle a brillé par ses remarques.
Elle lui fait la bise, juste sur la fossette, et se félicite d'avoir choisi ce parfum. Boisé mais léger. Puis elle disparaît derrière la lourde porte avec un signe de la main. L'adrénalise redescend brusquement tandis qu'elle grimpe jusqu'à son appartement, un sourire radieux sur le visage. Son corps tout entier se détend, mais déjà elle sent l'excitation monter, et elle la laisse doucement s'évacuer, par pallier, à la manière d'un plongeur en apnée qui remonterait à la surface. Elle bloque son cerveau, refoulant l'intellect, se concentrant uniquement qur les sensations, gardant le meilleur pour la fin, lorsqu'elle sera assise dans son fauteuil. Elle cherche les clés dans son sac tout en fredonnant, les introduit dans la serrure, envoie valser son sac dans le salon une fois à l'intérieur, referme la porte sans oublier le verrou et se dirige vers la cuisine.
Elle suit toujours le même rituel, même si maintenir les souvenirs et les commentaires est quelques fois une tâche difficile. Une fois son thé préparé, elle ôte ses chaussures ce qui la rapetisse d'une dizaine de centimètres, et sautille jusqu'au salon, où elle se laisse choir dans son fauteuil. Elle secoue sa chevelure noire, boit une gorgée de thé et ferme les yeux.
-Rembobinage de la cassette s'il vous plaît, demande-t-elle à voix haute.
Elle se réjouit à l'avance du moment à venir, durant lequel comme une sportiste de haut niveau elle va analyser sa prestation, point par point.
-Se délecter des meilleurs morceaux, murmure-t-elle après une autre gorgée de thé.
C'est la première leçon qu'elle a apprise, une des règles qu'elle ne s'autorise jamais à transgresser. Ne jamais revivre dans le désordre et la confusion des évènements passés. Maintenir le tout dans une boîte bien fermée, hermétique, alors qu'excitation,joie,impatience et jubilation grandissent à vitesse grand V. Il faut les bon couverts, la bonne table et le bon vin pour apprécier un plat, pense-t-elle souvent. Il en va de même pour les souvenirs. L'esprit est un grand chef, capable de mets d'exception, pour peu que l'on sache les déguster. La majorité des gens serait étonnée de voir à quel point on peut déguster un souvenir, se réjouissant à l'avance du moment, le préparant avec soin, puis hummer la préparation, et enfin par minuscules et minutieuses bouchées le savourer.
-On peut réutiliser un souvenir de nombreuses fois s'il marine bien... Parfois même le goût est aussi prononcé une semaine après.
Elle rouvre les yeux.
-Tu le savais toi?demande-t-elle au chat qui la regarde fixement.
Pour toute réponse, il saute prestement sur ses genoux.Elle le caresse distraitement, et avant de dévorer l'après midi qu'elle vient de vivre, elle visualise la beauté du moment. Elle, assise dans ce vieux fauteuil au coeur d'un salon tamisé, rempli de livres, de tableaux, de fioles et de bougies, à la moquette beige et aux murs taupe. Sa peau laiteuse que dévoile sa robe de mousseline rose pâle, ses longs cheveux noirs bouclés, ses lèvres délicatement ourlées, son nez acquilin et le ronronnement sourd de Joe, le chartreux.
Elle sourit et renverse la tête en arrière.
Bravo. Deuxième tableau achevé.
Deux heures plus tard, elle sort de sa douche, quelque peu étourdie par la vapeur et la chaleur. Elle se glisse dans un déshabillé, lâche ses cheveux qui ondulent à cause de l'humidité, et se poste devant le miroir de sa chambre, attenante à la salle de bain. Ses cils sont très longs, si bien qu'elle semble avoir mis du mascara. Elle se mord les lèvres afin de les rendre plus rouges. Elle est belle; elle sait, mais ce soir, comme tant d'autres, elle ne se sent pas belle. Le déshabillé tombe dans un bruissement à ses pieds tandis qu'elle enfile un pyjama en coton, simple et ample. Son après midi lui revient en un éclair, mais l'extase s'est envolée en même temps que le jour. La nuit éradique la beauté des printemps, elle ne le sait que de trop, pour laisser place aux mélancoliques merveilles d'hiver.
-Les ténébres t'aiment... Mais elles te vont bien, déclare-t-elle à son reflet. C'est sûrement ce qui te rend si belle, ajoute-t-elle après un silence. Et l'on ne voudrait la perdre pour rien au monde, cette beauté, n'est-ce pas?
Elle secoue la têt pour se remettre les idées en place, mais il semble plutôt que son reflet lui répond. Elle tente un sourire, mais elle n'arrive pas à se convaincre ce soir, et elle se détourne de son image pour rejoindre la cuisine. Là, elle tranche une tomate, l'assaisonne, se sert un verre d'eau et une aspirine, attrape un yahourt nature et dépose le tout sur la table basse. Puis elle choisit un CD de Jazz, allume quelques bougies, s'empare d'Alcools d'Apollinaire et s'assoit en tailleurs sur la méridienne de velours.
-Joe?
Le chat apparaît immédiatement et court, la queue toute droite pour sauter à ses côtés.
-Oh Joe, tout cela est ridicule n'est-ce pas? Maman est la reine des idiotes, la reine des folles, la reine des dingues, des dérangés du bulbe, des barjots, des cinglés... Qu'on donne un trône à la Reine des Erreurs, qu'on lui donne un sceptre et qu'elle traverse la foule comme Moïse traversa les flots. Ou comme le roi des fous de Victor Hugo, finit-elle tristement. Sa voix s'est tarie, après un moment de force, comme un prédicateur enflammé.
Joe ronronne et approche son museau du nez de sa maîtresse.
-Oui tu as raison les cachets. Je sais, je sais.
Elle tend le bras et sa main rencontre les diffèrents tubes, bien en évidence sur la table basse.
-Mon pot pourri, ironise-t-elle. Quelle saveur? Antidépresseurs, anxiolitiques, somnifères; le compte y est messieurs dames!Prozac, Seroplex,Lexomil,Leponex, un cocktail détonnant!Un feu d'artifices des saveurs!
Une fois encore, son excication redescend, cette fois avec une pointe de désespoir.
-Les merveilles hivernales sont belles, murmure-t-elle alors. Et on ne perdrait la beauté pour rien au monde n'est-ce pas?
Joe ronronne toujours, il s'est couché entre ses jambes, dans le creux.
-Pas même pour le bonheur, s'entend-elle alors dire comme un amen.
Elle est réveillée par des bruits sourds, puis forcée de se lever péniblement en réalisant que l'on frappe à sa porte. Elle regarde par le judas; la précaution a toujours été une de ses qualités, avant qu'on ne l'assimile à sa paranoïa nécessitant une prise en charge thérapeuthique. C'était alors devenu un gros défaut.
-Très gros même, marmona-t-elle en ouvrant la porte aux deux personnes qu'elle voyait sans doute le plus.
Sans prendre la peine de les saluer autrement que par un sourire, elle détourna les talons pour prendre la direction des toilettes.
-On est rentrée tard hier? minaude une des voix, féminine.
-Si seulement, répond-elle en réapparaissant. J'ai fait une virée d'enfer avec mon pot pourri du feu de dieu. Vous voulez boire quelque chose?
-Déjeûner serait sans doute plus approprié, rétorque la deuxième voix, masculine.
En effet la pendule affichait 13 heures moins le quart.
-Le frigo est à vous, pas très rempli mais néanmoins à vous, chers amis.
Marie et Sebastien lui lancèrent un regard désapprobateur, de celui qui signifie on t'a passé la blague du pot pourri mais n'en fais pas trop quand même, puis entreprirent de trouver de quoi se sustanter.
-M'en voudrez-vous si je prends une douche?Je serai...
-...revenue d'ici dix minutes grand max,on sait, la coupa Sebastien avec une douce ironie.
Elle l'observa. Il était en train de mettre les couverts sur le plan de travail de la cuisine américaine, ses cheveux avaient blondi, signe que l'été était là ou tout proche. Elle tourna la tête et constata que le jour était radieux.
-Les beautés printanières, murmura-t-elle.
-Il ne te reste plus que huit minutes, l'informa alors Marie. Bon sang, tu n'as pas de beurre!Comment puis-je faire des pates dignes de ce nom sans beurre?
Elle se retourna vers son amie en levant les yeux au ciel.
-Parce que oui, il n'y a que des pates dans cette cuisine, et je ne m'attends pas à tomber sur autre chose que du beurre pour les accomoder.
Cette remarque réellement exaspérée fit sourire la propriétaire des lieux et elle sentit son coeur se regonfler, douloureusement. De quoi, elle n'aurait su le dire, mais elle avait l'impression que son appartement s'était métamorphosé, passant de mausolée à temple de la vie. Comme s'il s'ébrouait, et que le noir gluant et humide qui le recouvrait se dispersait, pour dévoiler une surface lisse et colorée.
Une demi heure plus tard, ils étaient tous attablés autour d'un plat de pates,collantes certes, mais cette journée était décidèment une journée de printemps. Et ces journées là étaient délicieuses jusque dans leurs imperfections. Elle avait appris depuis sa plus tendre enfance à reconnaître ses journées bourgeon, et avait compris très tôt qu'elles étaient rares. Très rares même.A vrai dire, ces journées pouvaient se reconnaître à deux choses. L'air et la première personne qu'elle voyait. Si l'air était piquant et acidulé, s'il goûtait comme un ' air de dessous de cerisiers en fleurs', c'était déjà un très bon signe. Si la première personne qu'elle voyait lui arrachait un sourire sincère et spontanné, cela devant quasi certain. Mais plus jeune, il fallait que l'humeur de son père soit aussi une humeur de printemps, et hélas elle ne l'était pas souvent. Son père ne connaissait même pas les humeurs hiver, il était plutôt dans un perpétuel automne. Souvent, le jourbourgeon éclatait comme une bulle, et elle sentait son coeur fondre dans sa poitrine, comprenant qu'un jour encore, elle oscillerait entre l'hiver et le néant.
-Tu devrais vraiment essayer d'avoir un rythme de vie normal, tu ne crois pas?
Elle releva la tête et fixa Marie d'un oeil perplexe.Celle ci crut devoir approfondir.
-Je ne veux pas dire que tu ne fais rien d'intéressant, bien au contraire, mais les livres et ton statut de muse, ne te dispensent pas de te lever plus tôt, ou de te coucher plus tôt, tu vis en retrait, hors du monde.
'Le monde est trop avec nous'. De qui était-ce déjà?Elle l'adapterait fort bien en 'le monde est trop avec moi'.
-As-tu idée de ce que ça fait d'être seule dans cet appartement? lâcha-t-elle en enroulant les pates autour de sa fourchette.
-Présentement aucun de vous n'en a la moindre idée, ivres de bonheur que vous êtes, grand bien vous fasse, alors je t'en prie... laisse moi dormir autant que je veux pour éviter les moments déprimants et rasoirs.
Redoutant que la conversation ne s'enlise, elle poursuivit:
-D'ailleurs, je ne sais rien ou presque de cet italien qui te fait chavirer. Et car je meurs d'envie d'en savoir un peu plus, et surtout parce que je n'ai aucune envie que Seb me rabâche les oreilles avec sa chère et tendre, j'exige des détails.
Marie sourit bêtement, puis son sourire s'évanouit tandis qu'elle réfléchissait à quoi dire.
-Il n'est pas très beau, commença-t-elle avec un air qui se voulait désinvolte.
Son amie releva les yeux, et la fixa. Elle sentait sa gêne, son désir d'avertir tout le monde qu'elle savait que ce n'était pas un canon de beauté, qu'elle n'était pas éprise d'un Apollon et qu'il ne fallait pas la considèrer comme aveuglée par l'amour ou l'affection qu'elle lui portait. Elle sentait sa gêne de l'autre côté de la table,cette espèce de honte pourtant bien dissimulée que les gens éprouvent lorsqu'ils déclarent ce genre de choses, qui pour eux ne compte pas, mais qui prend soudain une énorme importance en présence des autres.
-Quelle est l'importance?s'entend-elle alors demander.
Elle hausse les épaules et sourit.
-Je me fiche pas mal de son physique, sauf si pour toi ça compte beaucoup, finit-elle en se servant un verre d'eau.
-Non ça n'en a pas... Eh bien... il cuisine très bien, il est ... il n'est pas gentil. Il n'est pas méchant non plus. Oh non, mais il n'est pas gentil, tu vois? Il est intelligent ... Très sceptique et conventionnel. Mais je me sens bien avec lui...
-Tant mieux alors ...
-Et toi ton rendez vous d'hier ?
-Bien.Très bien. Je dois le rappeler, mais je ne sais pas si je le ferai. Il est très intelligent, mais j'ai peur qu'il ne soit trop gentil. Je suis quelque peu lasse. Se disant elle se lève et se dirige vers la méridienne où git le recueil de poèmes.
-Ecoutez ça :
La dame en robe d'ottoman violine
En en tunique brodée d'or
Décolletée en rond
Promenait ses boucles
Son bandeau d'or
Et trainaît se petits souliers à boucles
Elle était si belle
Que tu n'aurais pas osé l'aimer.

Elle insiste sur les deux derniers vers, son visage adouci.
-N'est-ce pas magnifique? Une femme si belle que l'on ne pourrait pas l'aimer ?
Elle l'a finalement rappelé. Solitude oblige. Solitude trop lourde, même avec les personnages qui dansent autour d'elle, de vers en vers. Elle a hésité un court instant, l'appeler ou appeler l'Autre.
Finalement elle a réalisé à quel point elle était fatiguée, et à quel point il faisait beau et elle l'a appelé. Un rendez-vous dans un parc, où aller d'autre quand il fait si beau ?
Il lui demande de parler d'elle, un peu plus.
-Que veux-tu savoir? demande-t-elle les yeux en l'air.
Il répond qu'il ne sait pas. Son odeur préférée peut-être.
-Le citron... Les fleurs de cerisier. L'air piquant et le sang.
Cette dernière réponse l'étonne.
-J'ai toujours aimé l'odeur métallique du sang, je ne sais pas pourquoi.
Elle adore regarder le soleil au travers des feuillages. Elle ne sent plus son corps, ni ses yeux, elle est le paysage tout entier, l'air qui s'y tient lui appartient et elle décide de chaque ombre ou nuance de vert. Un minuscule carré semble infini, tant c'est beau et vivant. Tant de vie contenue dans une vision si simple. La tête lui tourne et sa nuque lui fait mal, mais rien n'y fait elle est comme hypnotisée par ce spectable.
-Pourtant je ne saigne pas beaucoup, reprend-elle. J'ai une peur panique du sang, je me suis évanouie la première fois que j'ai eu mes règles.
Elle tourne la tête et observe sa réaction face à cet aveu. Il sourit, et elle comprend qu'il est surpris et charmé de la voir parler naturellement. Ca l'impressionne, elle sait qu'en ce moment même il se dit qu'elle n'est pas une chochotte comme les autres filles qu'il a pu rencontrer.
-Tu sais ce que j'aime beaucoup aussi? J'adore sortir quand il pleut pour lècher l'eau sur les feuilles des arbres. J'ai attrapé de nombreux rhumes à cause de cette fâcheuse habitude.
Il hoche la tête, l'air perplexe. Elle ôte ses chaussures et court pieds nus jusqu'à la pelouse, où elle tourne sur elle même avant de se laisser tomber dans l'herbe verte. Ses yeux pétillent, ses longs cheveux noirs se soulèvent au grè du vent, et sa robe bustier rouge à volants souligne la grace de son port de tête. Il la regarde, quasi subjugué. Elle entortille ses doigts dans l'herbe et rigole.Eclair blanc sur horizon rouge.
Troisième tableau achevé.
La porte de la chambre est entrouverte, elle se glisse à l'intérieur, silencieuse et indécise.
-Papa?
L'ombre sur le lit ne bouge pas. Sa tête est tournée de l'autre côté de la chambre. Vers la fenêtre.
-Papa?
Son petit être se brise lorsqu'il ne répond pas. Il est censé l'aimer, il n'a pas le droit de ne pas l'aimer. Elle est sa fille, la personne la plus chère à ses yeux.
-Papa, j'ai faim ... sa voix n'est qu'un murmure, honteux et à la fois plein de rage contenue.
Un long soupir se fait entendre.
-J'arrive.
Elle attend encore un instant, espèrant encore qu'il va dire quelque chose de gentil, de doux ou bien même de banal. Comment ça va, comment s'est passée ta journée peut-être ? Mais non, elle se heurte de plein fouet à l'indiffèrence et se sent tellement impuissante que ses petits poings se serrent.
-J'en ai marre des raviolis en boîte, lance-t-elle avant de claquer la porte.

Il lui a proposé de rejoindre ses amis. Les choses se corsent, comment lui dire qu'elle n'aime pas les gens? Ou bien tout simplement que ses amis ne l'aimeront pas?
-Je ne suis pas sûre d'être dans de bonnes dispositions aujourd'hui, j'ai la tête qui tourne un peu ...
Elle se retourne sur le flanc, couchée dans l'herbe et le regarde. Il est assis, impassible regardant une petite fille qui court après son chien. Ou tout du moins un chien.
-Je pense juste que tu te défiles, déclare-t-il d'un ton très calme, avant de poser son regard sur elle.
Ses yeux bleus, sont très doux, mais elle perçoit dans leur fond une pointe d'amusement. Quelque chose de presque cruel. Il se dit qu'il a enfin trouvé son point faible, sa faille. Elle esquisse un sourire et se penche en avant, laissant entrevoir le début de sa poitrine.
-Moi me défiler?
Son sourire se transforme en petit rire méprisant.
-Je ne me défile jamais, sache le. Je décline.
L'étincelle au fond de ses yeux s'éteint, et elle se redresse.
-Mais je suis disposée à te faire une faveur, alors allons-y .
Ses amis sont au nombre de quatre. Deux filles et deux garçons. Elle qui priait pour que ce ne soient que des êtres masculins. Elle sourit automatiquement, et leur fait la bise puis s'assoit silencieusement. Ils recommencent à parler comme si de rien n'était, tant mieux, elle espère de toutes ses forces que personne ne va la prendre à parti. Il la regarde fixement, assis en face d'elle, son beau regard à la fois éteint et si perçant. Elle soutient son regard, soupire et appuie son menton sur sa main.
-Eh bien quel entrain!
C'est la fille brune qui vient de parler, cheveux courts, visage rond et yeux marrons. Un court regard lui permet de réaliser qu'elle est laide, banale au possible. Son ton est tout sauf amical, bien que ses mots soient totalement neutres, elle ressent une certaine animosité. Un silence s'installe, tandis qu'elle la regarde sans répondre, se demandant comment il est possible qu'elle lui adresse ainsi la parole sans politesse et courtoisie. Voilà pourquoi elle n'aime pas les filles.
-Je suis très fatiguée, finit-elle par répondre avec un sourire.
Les garçons la rassurent, ils comprennent, et lui demandent des renseignements, que fait-elle dans la vie? Quel age a-t-elle?
-Je ... actuellement je ne fais rien, je suis modèle pour peinture et photographie... -Elle rigole sincèrement et rajoute- Quelle indélicatesse de demander son age à une dame!
La plaisanterie passe bien, et elle prétexte un rendez-vous. Elle se sent mal à l'aise, elle le sent, les filles ne l'aiment pas. Leurs regards en disent long, lorsqu'ils quittent la table, lui ayant insisté pour la raccompagner. Une fois éloignée, elle sent la colère monter en elle, une rage quasi primitive qu'elle n'arrive pas à cacher.
-Je déteste les filles. Elles sont laides, elles sont vulgaires et ne comprennent rien à rien. Elles sont incapables de respecter la beauté.
Tant pis si elle le choque, s'il ne comprend pas sa réaction, elle n'en a que faire.
-Tu vois, je ne veux pas rencontrer les amis de mes amis, car en général ce sont des ami-Es, lance-t-elle avec dédain, et en général elles sont laides. Laides et bêtes, pleines de jalousie non dissimulée. Les filles sont bêtes, elles éprouvent non seulement de bas sentiments, mais sont incapables de les dissimuler. Je déteste que l'on m'agresse comme cela, surtout lorsque la personne en question ne ressemble à rien. Je ne vois pas ce qui m'oblige à supporter ce genre de comportements, j'en ai plus qu'assez de cette laideur tout autour de moi!
Il la regarde perplexe, mais elle ne perçoit pas de surprise dans son visage. Juste une profonde perplexité face à l'être étrange qu'elle doit sembler être.
-Comment a-t-elle osé me parler ainsi? ajoute-t-elle sur un ton vindicatif au possible.
Elle est outragée, son visage est tendu par la colère, elle agite ses mains rapidement,et parle sans respirer. Il ne répond pas, se contente de lui indiquer la bouche de métro.
-Je vais rentrer seule, j'ai besoin de me calmer et surtout, j'ai envie d'être seule, murmure-t-elle en s'arrêtant devant lui.
Elle fuit son regard, et ferme les yeux en soupirant.
-Je ne te ferai jamais plus plaisir, tu m'entends?
Ses derniers mots sonnent comme une mise en garde, et ses yeux qui le fuient n'ont rien de gêné mais sont plutôt las.
-Je ne veux pas faire plaisir aux gens, s'ils n'apprécient pas ce que j'offre.
Très bien répond-il avant de l'embrasser sur le front. Il sourit encore une fois, de son sourire si vieux et à la fois si frais. Il semble impossible de définir son age, tant il parait vieux quelques fois, plein de lassitude et d'expérience, en retrait comme un être de plusieurs centaines d'années. Pourtant quand il parle, sa voix est chaude, jeune encore, et ses traits fins ne portent aucune ride.
Elle ne sait pas vraiment lequel elle préfère, mais elle a un petit pincement au coeur quand elle joue, et une angoisse aussi, elle se demande s'il ne remarque vraiment rien. Après tout, il donne l'impression d'avoir connu bien des femmes. Mais elle n'est pas comme les autres filles, se reprend-elle immédiatement. Cette pensée lui arrache un sourire triste alors qu'elle s'enfonce dans les entrailles de la ville.
De retour chez elle, elle est plus calme, son visage s'est radouci. Les trajets en métro ont toujours cet effet sur elle, le métro a une certaine poésie. Teintée de tristesse, de solitude et de froid. Trois conditions qui lui vont bien, et qui ne lui déplaisent pas tant que ça au final.
'I can barely conceive of a type of beauty in which there is no Melancholy".
Une citation de Baudelaire qui lui revient néanmoins en anglais. La mélancolie ...
-Si la mélancolie portait une couleur elle serait bleutée, parsemée de gris et de noir.
Elle aurait une odeur légèrement fleurie et piquante.Elle serait tiède, lacive mais
cruelle.Attachée à la vérité des sentiments et des souvenirs, terre tant rêvée
et inaccessible. Terre natale, s'entend-elle murmurer sans savoir d'où lui viennent ces mots.
La fatigue se fait ressentir, elle est stressée et vulnérable. Elle sait qu'elle a peut-être exagéré les choses, qu'elle se sent toujours attaquée, et que la remarque de la brune était peut-être dénuée d'animosité. Avec le recul, elle se dit que tout n'était peut-être que le fruit de son interprétation, de sa personnalité paranoïaque, mais une petite voix au fond d'elle lui souffle que non, que cette fille était jalouse et qu'elle ne supportait pas sa présence. Fatiguée et sachant déjà que ce duel intérieur n'aura pas de fin, elle s'étire voluptueusement, et vérifie son répondeur. Aucun message. Bien sûr, qui se soucie d'elle de toute manière?
-Au final on se retrouve toujours seuls, toi et moi, lance-t-elle au chat qui vient d'arriver. Les autres ne s'occupent pas de nous lorsqu'ils sont trop occupés à vivre.
Elle n'arrive pas à dormir. Le radio réveil indique qu'il est 3h29. La nuit est noire, mais moins que sa chambre, car les volets sont fermés, les interstices comblés et les rideaux tirés. Seul le radio réveil projette une lumière bleutée, néanmoins adoucie par un foulard. Il est très important que la chambre soit entièrement noire, comme un tombeau, et que les draps soient blanc comme un linceul. Le silence est absolu. Il est dur de croire qu'il existe autre chose au dehors de cette pièce. Beaucoup trouvent ce silence lourd, angoissant et nihiliste. Pas elle. Dans ce noir muet, elle prend toute son ampleur, intouchable et invisible. Mais elle lutte depuis plusieurs heures pour trouver le sommeil, et le silence en devient lassant. Elle en a goûté la saveur infinie, elle souhaiterait désormais passer à autre chose. A gauche de son lit, repose un gramophone, splendide et en très bon état. Un cadeau de son père, elle pourrait même dire le cadeau de son père. Bien qu'elle ne puisse absolument rien distinguer, elle a la nette impression qu'il irradie, qu'une auréole de lumière en émane. Elle se lève, les yeux fermés, après tout les ouvrir serait inutile, et se dirige maladroitement jusqu'à une pile de disques. Elle s'empare du premier, et retourne précautionneusement vers le gramophone. Doucement, toujours dans le noir, elle pose le disque, tourne la manivelle et pose le bras sur la surface noire du disque. Quelques secondes plus tard, la voix de Ruth Etting s'éleva. Elle reste là, assise par terre, les yeux fermés tandis que la musique emplit peu à peu la pièce. Superbe soirée d'hiver. Son dos lui fait mal alors elle s'étend, les mains jointes sur son ventre. Elle adore le son si caractèristique du passé, et une odeur piquante vient lui chatouiller le nez. L'odeur de poussière et de vieux albums photos. L'odeur n'existe pas sans doute. Ce ne sont que les effluves des notes qui éclatent comme des bulles, parsemant d'une rosée parfumée les fleurs que sont ses lèvres rouges, rafraichissant ses yeux à la peau si fine et fragile. Une brise impossible lui caresse la peau, et elle sent une vague de chaleur pourpre lui passer devant le visage. L'instant d'après elle se retrouve dans un champ, doré et carmin. Le soleil est aveuglant, et ses yeux grands ouverts sont éblouis. La terre chaude lui chatouille les doigts, lorsqu'elle se relève péniblement, au milieu d'une mer de coquelicot, entourée d'air doré. Le vent dessine des arabesques et fait doucement voguer les fleurs fragiles, qui sont si hautes. Seul son buste s'en échappe. La musique lui parvient toujours, au lointain, tandis que le soleil lui réchauffe le corps. La vision est enchanteresse, et bien qu'elle ne sache pas comment cela est possible le ciel n'est pas le ciel, une vaste colline verte la surplombe, comme une planète d'herbe au milieu d'un ciel parsemé de nuages effilés. Elle se met doucement à tanguer, sur le rythme de la musique qui la porte. L'air est lourd, confortable, et elle se laisse doucement tomber en arrière, comme si elle était dans de l'eau. Elle se retrouve sur le sol parfumé,une poussière ocre se soulève autour de son corps et elle éclate de rire. Un rire cascade, qui s'envole et résonne comme un écho. Brusquement, un bruit assourdissant se fait entendre et les milliers de coquelicots s'envolent, changés en papillons flamboyants. Sous la surprise elle ferme les yeux, pour les rouvrir immédiatement sur le noir de sa chambre. Son coeur bat à un rythme effrené, et elle sent la chaleur dorée s'évaporer sous elle, tandis que ses cheveux retombent à plat alors que le vent disparaît. La chanson se termine, la voix s'éteint, et le silence retombe, tel un drap sur son corps soudain si lourd et engourdi. Avant qu'elle n'ait le temps de penser, sa tête roule sur le côté, ses yeux se ferment et elle tombe endormie.
Elle se réveille douloureusement, le corps endolori, surtout la nuque, dans le noir toujours aussi complet. Il lui est impossible de savoir l'heure qu'il est, cette pièce est un lieu dénué d'heure. Un refuge, où rien ne l'oblige à vivre, où elle se permet d'être, tout simplement. Elle se demande quelle heure il peut bien être. L'après midi ou bien le matin? Léo vient lui sentir le visage, et se coucher sur sa poitrine. Son ronronnement est apaisant, et elle sent une douce torpeur l'envahir, malgré la douleur dans son dos. Il serait si bon de demeurer dans cet hors monde, ce non lieu intemporel. Puis finir par s'y dissoudre, nuée de particules fatiguées et usées. Oui, elle se sentait usée, lasse et épuisée par ce monde. Elle souffrait du manque de talent et de beauté, de la violence et de la vulgarité qui y règnaient. Ces foules de banalités, ces foules de laideur et de médiocrité. Elle avait en horreur la médiocrité, et y échappait naturellement grâce à la beauté. Un talent injuste, qu'elle ne méritait peut-être pas, mais également un cadeau empoisonné. La beauté s'accompagne rarement de chance. C'était du moins le cas des beautés majestueuses et froides comme la sienne. Une présence à ses côtés à chaque moment de sa vie, une aura parfois lourde, comme une pièce de velours. Parfumée de desespoir et de solitude, car lorsqu'on est si belle, on ne trouve personne pour nous accompagner dans cette beauté écrasante. Elle était belle, avant toute chose, et pourtant quel bien cela lui avait-il fait jusqu'à présent? Elle se retourna, dérangeant Léo et constata que la douleur dans son dos était bien plus importante qu'elle ne le pensait. Elle avait dû dormir longtemps sur le sol. Un profond soupir s'échappa de ses lèvres et elle ferma une nouvelle fois les yeux.
-Un jour de plus... Ce n'est qu'un jour de plus où tu dois vivre.
Elle se releva péniblement, et jeta un furtif coup d'oeil au radioréveil. Il était plus de 15 heures.Elle avait en effet beaucoup dormi. Sans prendre la peine d'ouvrir les volets, elle enfila un pull et sortit, hagarde, de la chambre. La lumière l'éblouit, et elle repensa soudainement à son rêve.
- Rêve ... murmura-t-elle en enroulant une mèche de ses cheveux.
Rêve étrange, hallucination sans doute provoquée par la fatigue et son hypersensibilité. Elle avait l'habitude depuis toute petite, de se transporter dans des ailleurs, la plupart du temps gais et colorés. Mais cela faisait longtemps qu'une telle chose ne lui était pas arrivée, et lorsqu'elle y repensa plus tard sous la douche brûlante, elle se sentit glacée. Les autres faisaient-ils aussi cela? Sans doute que non ... En s'enveloppant dans un plaid, sur la méridienne, elle songea qu'elle était peut-être folle. Vraiment folle.
- Quelqu'un l'aurait déjà remarqué depuis longtemps, répliqua-t-elle à voix haute. Mais les gens ne remarquent qu'une chose. C'est qu'on est belle, ajouta-t-elle avec amertume. Or nous vivons dans un monde où la beauté n'est pas forcèment la bienvenue.
Beauté ... La plupart des gens ne voyait en ce mot qu'une notion physique, alors qu'il était tout un concept. Elle sentait ce mot tatoué sur tout son corps, gravé au fond de ses yeux, et son coeur et son ame en étaient marquées au fer.
- C'est comme un corset... Une douleur délicieuse. Une exquise torture...
Parfois elle rêvait de se débarasser de ces liens, de cette prison où elle était confinée, mais ce désespoir sublime était sa nature profonde. Sa chambre noire était le seul lieu où elle pouvait enfin se détacher de toute notion, prendre une inspiration et ouvrir les yeux sans être heurtée de plein fouet par la beauté d'un moment ignorée par le reste de ses semblables si diffèrents. Dans ce noir total, elle n'était jamais seule et incomprise. Elle était.
Quelques heures plus tard, Marie vint la rejoindre, et la trouva presqu'endormie, écoutant du Chopin. Sa peau était encore plus blanche que d'ordinaire à cause de la fatigue, ses yeux plus grands, et elle remarqua que ses cheveux étaient incroyablement longs en réalité.
-Tu es malade? s'enquit la jeune femme en allant se servir un thé.
-Mon coeur me fait si mal il faut bien que je meure, si je me regardais il faudrait que j'en meure, répondit la jeune femme.
-Apollinaire?
-Oui ... Apporte m'en un aussi, s'il te plaît. Je n'ai rien mangé depuis...-Elle ferma les yeux et appuya ses doigts fins sur ses tempes-... Depuis deux jours. Rien ne me fait envie. Raconte moi donc un peu ta vie, demanda-t-elle en saisissant la tasse que son amie lui tendait.
-Cette dernière s'assit à ses pieds, sur la méridienne et soupira.
-Je ne sais pas trop quoi te dire ...-Elle l'observa pendant un bref instant- Je te trouve très belle aujourd'hui.
-Plus que les autres jours?
-Oui et ça m'embête; je ne vais pas aimer ta tristesse. Je ne l'aimerai pas, je t'aime heureuse et insouciante. Même si cela ne dure qu'une seconde.
-Ne t'en fais pas pour moi, répondit elle en humant son thé. Je ne vais pas si mal... Tu es toujours avec cet italien?
-Oui ...
-Et ça va?
Son amie hocha la tête et haussa les épaules.
-J'ai vécu mieux ... Mais j'ai vécu pire également ... Je suppose que je n'ai pas à me plaindre...
-Les histoires d'amour ne sont-elles pas supposées être transcendantes?
-Cela n'arrive que dans les romans ou les poèmes que tu lis. Au mieux on est euphorique pendant quelques mois, mais la fin est toujours la même... Et au final tu apprends à déguiser les mauvais moments en moments agréables, tout comme des défauts en traits de caractères intéressants. Ce n'est pas triste, c'est la vie, la réalité. Nous ne sommes que des humains, des êtres imparfaits qui cherchent à être aimés et utilisent l'autre comme miroir ..
-Je ne veux pas de ça... Je ne pourrai jamais vivre ça.
-Peut-être, répondit Marie distraitement.
-Tu es amoureuse de lui?
Il y eut un court silence.
-Non ... Je suis bien avec lui, mais je n'en suis pas amoureuse. Pas cette fois.
-Qu'est-ce que cela fait?
-Tu as forcément déjà été amoureuse, trésor. Le contraire est impossible.
-Je te dis que non ... Je n'ai jamais été amoureuse, ou du moins ça n'avait rien à voir avec ce que l'on lit dans les livres. J'ai quelques fois désiré, parfois même j'ai eu envie de faire plaisir, mais je n'ai jamais aimé... Je n'ai jamais rencontré quelqu'un dont je ne me sente pas séparée par une barrière infranchissable. J'ai toujours décrypté les comportements, compris les mécanismes intérieurs et je n'ai jamais été face à un mystère que j'aurais voulu résoudre. J'ai toujours perçu cette pointe de honte en eux, qui m'a dégoûtée... Ce caractère infantile et inachevé, cette faille si décevante.
Son ton était buté, comme celui d'une enfant qui fait une découverte qu'il ne veut pas admettre.
-Les hommes ne sont pas parfaits ... Ce ne sont pas des oeuvres d'art, en face desquelles tu tombes en admiration. Tu ne peux pas attendre cela, cet émerveillement face à quelqu'un. Ce n'est pas possible, tu le sais bien...
Marie était jolie. Agréable à regarder, et en cet instant précis son visage était sincèrement désolé. Plein de compassion pour son amie qu'elle aimait sans la comprendre.
-Tu ne peux pas t'attendre à voir naître en toi une ferveur pour un être humain. Une passion dévorante pour un être réel, fait de chair et de défauts. Cela ne se peut pas, répéta-t-elle d'un ton adouci.
Son amie soupira, et fixa le plafond sans répondre. Finalement elle ferma les yeux.
-J'aimerai le jour où je pourrais répèter ces vers :
Notre histoire est noble et tragique
Comme le masque d'un tyran
Nul drame hasardeux ou magique
Aucun détail indiffèrent
Ne rend notre amour pathétique.

Ces vers résonnèrent absurdement dans ce silence terrestre, s'étirant longuement puis s'évanouissant dans la minute qui suivit.
'Je suis une cathédrale. Un sanctuaire, une cavité creusée par un Dieu, un gouffre béant, un abime de résonnance, où aucune mélodie en demi teinte ne pourra se faire entendre. Je ne suis pas faite pour cela, pas faite pour ces tons neutres et ennuyeux, ces paroles interminables qui ne révèlent rien. Je suis faite pour le son assourdissant d'un orgue ou d'une corde qui vibre, un assaut frénétique mené par des centaines d'archets endiablés. Comment pourrais-je, ne serait-ce qu'un seul instant me satisfaire de ces faux semblants, de ces piètres imitations qui sont réputées être si divertissantes? Je ne veux pas me divertir, je veux vivre, vibrer. Me fendre, m'ouvrir en deux, irradier une lumière aveuglante tant mes émotions seraient insoutenables. Je veux que le son de la beauté et d'une passion me propulsent en arrière, m'écartèlent, malmènent mon être et exposent mes entrailles à la fureur des vents. Mon être se meurt doucement, je souffre atrocement de ce manque cruel qui rend tout vide de sens. Où est l'erreur? Suis-je l'erreur ou suis-je tout simplement née au mauvais endroit? Personne n'aurait pu enfanter une erreur, je ne peux pas être une erreur ... M'a-t-on donnée cette beauté pour me consoler? Dieu désire peut-être se faire pardonner d'avoir été trop occupé au moment de ma naissance, ou de ma conception pour tout arrêter. Pour empêcher que je vienne au monde. Je ne suis indispensable à rien et à personne, alors que je suis si belle. Pourquoi? Je suis si belle que j'en deviens presque invisible. Je voudrais juste que l'on me regarde pour de vrai'.

Marie venait de quitter l'appartement, et déjà les ténébres l'emplissaient, rampant sournoisement, avançant sans relâche. Elle devrait sortir, essayer d'échapper sans doute à ce vide oppressant, cette fatigue qui sans relâche la pousse à bout, mais que faire?où aller et avec qui? L'impression que sa vie était inutile, dénuée de sens, alors qu'elle aurait pu en faire quelque chose de sublime l'anéantissait. Que lui était-il donnée comme possibilité ici, entourée de ces gens si diffèrents, si banals? Elle aurait voulu vivre avec frénésie, ne jamais s'arrêter pour penser, être toujours en acte de création, et vider son être de l'essence douloureuse mais si belle qu'il contenait.
-Je suis si lasse... si lasse .. SI LASSE ! hurla-t-elle en se levant précipitemment de la méridienne. Son long déshabillé de soie se souleva dans un bruissement glacial, claquant contre le sol.
-Je ne peux plus vivre ainsi!Je ne peux plus, je ne veux plus! Je suis seule, si seule!
D'une main tremblante, elle défit ses cheveux et tourna sur elle même, perdue.
-Je veux mourir, dormir pour toujours, m'éteindre enfin! Je voudrais juste mourir ...
Ses épaules se soulevèrent alors que les hoquets se faisaient à peine entendre. Elle se dirigea vers la cuisine, ouvrit un placard et en sortit une bouteille d'alcool. Sans prendre la peine de sortir un verre, elle but une longue gorgée puis fit la grimace. Elle n'avait jamais aimé l'alcool.
-Je ne peux même pas oublier comme les autres, ces putains d'autres! gémit-elle avant de lancer la bouteille au sol.
Celle ci se brisa dans un bruit fracassant, le liquide foncé tâchant les meubles et son long déshabillé. Elle resta impassible, les larmes coulant de ses grands yeux à regarder les tessons de verre, et à humer l'odeur écoeurante de l'alcool. Le sang affluait à ses tempes, elle sentait une fureur sourde monter en elle, et un désespoir effrayant l'envahir, mais il lui était impossible de l'exprimer, de se purger de ce mal indicible, enfermée dans son corps, comme dans un carcan. Elle recula comme ivre, pour s'accrocher au rebord de l'évier. Ses jointures étaient encore plus blanches que d'habitude, elle avait l'air d'une harpie. Tout son corps se mit à trembler, tandis qu'elle glissait doucement au sol. Ses longs bras blancs frappèrent rageusement les meubles avant de retomber inertes. Après quelques minutes, elle se releva silencieusement, essuya ses larmes et une fois dans le salon, avala une poignée de somnifères avant de regagner sa chambre et de s'enfermer dans le noir.
La salle à manger est froide, sombre et silencieuse. L'on se croirait dans ces bureaux d'Allemagne de l'Est en période d'après guerre. Les petits pois roulent sans un bruit dans les assiettes blanches, sur la blanche au milieu d'un long blanc. Seule sa mastication vient briser le silence oppressant, un bruit qu'elle a toujours eu en horreur. Sûrement parce qu'il soulignait le vide présent. Elle le regarde du coin de l'oeil, mais son regard à lui est perdu au loin. Il n'a rien à lui dire, et elle, a honte de ce qu'elle pourrait dire. Elle repasse des dizaines de phrases dans sa tête, modelant le ton, imaginant une réponse à ce qu'il dirait. Mais sa voix refuse de sortir de sa gorge, son estomac est noué. Elle se sent aussi triste qu'en colère contre lui, lui qui gâche encore un repas, encore un moment de sa vie. Sûrement que dans les autres familles ça ne se passe pas comme ça. Un court instant elle imagine comment ce serait, si sa vie était 'normale'. Mais les petits pois semblent l'observer, et elle finit par se jeter à l'eau :
-J'ai eu 17 sur 20 en maths...
Elle essaye tant bien que mal de prendre un air réjoui et décontracté, puis avale une fourchette de petits pois. Sans même un regard, son père lui répond d'un ton las que c'est bien. Simplement, d'une voix morne et morte.
-Je pourrais avoir l'eau?
Sa main se soulève et lui tend la bouteille.
-Bien ?
Il la regarde enfin, et il semble surpris de la voir à ses côtés. Un sourire triste s'affiche sur son visage.
-C'est très bien ...
Elle sourit et baisse la tête sur son assiette.
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