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 Je ne sais pas pourquoi ( chapitre 1 )

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jeanloup
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MessageSujet: Je ne sais pas pourquoi ( chapitre 1 )   Jeu 19 Mar - 14:25

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Je suis à califourchon sur un terrible animal. Je ne sais pas c'est quoi. Il essaye de me mordre avec sa gueule ouverte. Je ne le laisse pas faire. Il se débat tant qu’il peut, mais moi, je le serre fort entre mes jambes car je suis un super héros et rien ne peut me résister. J'ai pris une de ses pattes et je la tire en vrille sur le haut de son dos. A présent, la bête est sous ma coupe, totalement à ma merci. Je vais pouvoir l’achever. Même Tarzan dans sa jungle peut aller se r’habiller, il ne m’arrive pas aux mollets.
- « Arrête ! Arrête ! »
Eric crie comme un sourd. Je crois qu’il a très mal.
Il tente de se tourner pour détordre son bras mais seul son cou peut pivoter. Je peux voir sur son visage rouge comme une citrouille qui grimace que quelques larmes coulent, bien qu'il rigole tout en criant.
Ce fabuleux combat se déroule sur son lit, côté fenêtre de la pièce. Le mien est près du lavabo et celui de Fabien, vers la porte. Car nous sommes trois enfants à vivre dans cette chambre. Eric a douze ans. Il est plus grand que moi mais il est plutôt maigrichon et a le visage émacié. Ses cheveux châtains font des boucles jusque sur son cou mais il n’est pas très beau car avec sa bouche tordue et ses expressions crispées, il toujours l’air de souffrir. D’ailleurs, il est souvent malade. Comme il crie, je le lâche. Il pousse, pour montrer qu’il va mieux, un grand soupir de soulagement. Allongé sur son ventre maigre, ses bras viennent se cacher sous son corps tremblotant qui semble s'enfoncer dans le lit comme en sables mouvants ; tandis que moi, un peu essoufflé, je me couche sur son dos
-" Regardez! Regardez ! " S’exclame Jean-Philippe. L’adolescent souriant a surgit dans la chambre en poussant Youssef devant lui ; puis une fois à l’intérieur, il tente d’arracher l’objet que l’arabe tient dans sa main. Car Youssef est Arabe et cela se voit bien puisqu’il a la peau brune et les cheveux très noirs frisés. Fabien, qui lisait paisiblement, assis sur son lit fait au carré, laisse tomber son bouquin et se lève aussitôt.
Il lit beaucoup Fabien. Il s'intéresse à tout. Aux animaux, aux étoiles, au sport, à la guerre, aux pays lointains, aux fantômes, aux extra terrestres... A tout je vous dis, alors dès qu'il a un moment de libre, il lit. En ce moment, il s'intéresse surtout aux animaux de mer. Il y a justement un dauphin qui rigole à pleines dents sur la couverture plastifiée du livre qu'il vient de lâcher, c'est sans doute pour cette raison qu’il l'a choisi dans la bibliothèque.
Je me lève d’un bond, libérant ainsi Eric qui en profite pour faire face aux nouveaux arrivants. Moi, je me précipite vers eux pour voir de quoi il retourne ; mais Youssef est très agité, il bouge dans tous les sens alors je n'arrive pas à capter l’objet de leur délire.
Ils se dirigent ensemble vers la prise, près du lavabo, et Jean-Philippe qui a pu saisir le fil qui pendouillait, le branche.
-"Qu’est-ce que c’est ? " Demande Fabien intrigué.
-" Je l'ai ramené de chez moi. C'est à mon père mais il s'en sert pas " Lui répond Youssef.
Le Tunisien n'est revenu au Centre qu'aujourd'hui, bien que l'on soit déjà mardi. Normalement les enfants qui rentrent chez eux le week-end reviennent ici le dimanche soir ; mais dimanche, lui, il n'était pas là. On nous avait dis : " Il arrivera demain." Mais hier, il n'était toujours pas là, alors on nous a dis qu'il était malade, mais il a débarqué cet après midi pendant qu’on était en classe. Moi je ne crois pas qu’il était malade.
Il met le rasoir en marche, et pour rire, fait semblant de se raser la moustache. Il pourrait le faire vraiment car c'est le seul garçon du groupe à avoir des poils sous le pif. Oh ! Pas comme Conan évidemment, mais pas mal tout de même Il a treize ans mais il en paraît plus parce qu'il est grand... Et puis qu'il a de la moustache. Mais c'est parce qu'il est du Maghreb. Là bas... Ils ont de la moustache plus tôt. Il fait glisser le rasoir comme sur un coussin d’air car il ne veut pas appuyer. Il a peur de faire pour de vrai. Moi, si j'étais lui, j'aurais pas peur.
- " Donne ! " Dit alors Jean-Philippe en lui arrachant le rasoir des mains, et lui, il se le passe réellement sous le nez et sur les joues ; mais lui... Il n'a pas un poil.
Jean-Philippe a treize ans aussi, un peu moins grand que Youssef, il a les cheveux blonds, pas long comme ceux d'une fille mais un peu long quand même, avec de jolis reflets légèrement orangés. Mais il y a des cacas de mouches qui étoilent sa figure, et ça… C'est un peu bête.
A présent, il relève sa manche et passe le rasoir sur son bras. Il dit que là, il a des poils, mais ça ne se voit pas. Comme Fabien le trouve ridicule, l’imberbe, pas du tout vexé, lui lance, en agitant l'instrument bourdonnant sous le nez : " Tu veux que je te rase ?"
Fabien répond tranquillement en haussant les épaules :
-" Raser quoi ? Y a rien à raser."
Lui aussi a treize ans. Ou plutôt, il les aura dès la semaine prochaine. Il est d’un blond réellement blond mais il porte les cheveux trop courts pour qu’on puisse vraiment apprécier. Sa taille aussi est courte car il n’est pas plus grand que moi alors que je n’ai que onze ans. Fabien, sauf à le voir tout nu, a l'air d'avoir à peine pas beaucoup plus que moi, peut être onze ans et demi.
- " Comment ça rien à raser " S’exclame le barbier en herbe " Moi, je connais un endroit où il y a quelque chose” Et il dirige le rasoir vers le sous ventre de Fabien qui d'un geste rapide lui attrape le poignet et le tort en disant : " Ah ! C'est marrant ! " Comme quand ça n’est pas drôle. Mais Jean-Philippe est mort de rire. Nous autres aussi d’ailleurs. Alors le plus sérieux de tous se met de la partie et sourit en retour.
- "Qu'est-ce que c'est que ce souk ? Ramassez tout ça et venez ! On va goûter !"
Ca ? C'est la voix de l'adulte, Glassouille, une grande femme avec une grosse voix qui crie dans la chambre d'à côté, la troisième chambre occupée par Aldo, Tony et Johnny. Je ne sais pas ce qu'il s'y passe, mais ce qui s’y passe… Ca ne plaît pas à l’adulte. C’est sûr, elle va venir ici maintenant. Dans notre chambre, tout le monde s'est arrêté. Youssef dit à Jean-Philippe : " Donne ! Sinon elle va me le confisquer. "
Il reprend le rasoir, débranche le fil, et cache l’objet au plus près, sous le matelas de mon lit. L'adulte apparaît dans l'encadrement de la porte de notre chambre. Elle dit, ou plutôt elle crie, car Glassouille... Elle crie toujours quand elle dit :
- " Non mais… Regardez-moi ces lits ! Vous vous foutez du monde ? David et Eric ! Faites vos lits ! Les autres, venez goûter ! "
- " Mais je l'ai fais ce matin " Proteste Eric
- " Tu appelles ça fait toi ?"
C'est vrai qu'il est un peu détruit son pieu, mais c'est à cause de notre lutte. Par contre moi, je n'avais pas fait le mien ce matin. J'avais juste rabattu le couvre-lit et j'avais aplani les bosses pour ne pas qu’on le voit ; mais ça se voit quand même un peu ; pourtant l'adulte ce matin, il n'avait rien dit, lui.

Nous sommes tous dans les chambres. C'est le moment pour les enfants de se mettre en pyjama. Après, il y aura le film parce qu'aujourd'hui nous sommes mardi. Souvent le mardi, on regarde le film. Je ne pourrais pas le voir parce que moi.... Je dois me mettre au lit. Je suis puni. Tout ça parce que Glassouille a pris la flotte tout à l'heure, pendant les douches. C'était vraiment marrant. Alors que je me lavais… Comme l'eau ne coulait pas bien, j’ai voulu dévisser la pomme d’arrosage. Des fois, je le fais parce que… Les petits trous... Ils se bouchent. Pour l’atteindre, j'ai posé le pied sur le robinet, et avec une main, je me tenais au tuyau. Quand tout à coup ! Mon pied a glissé et je me suis cassé la margoulette, arrachant dans ma chute le tube d’arrivée d’eau. La flotte s'est mise à gicler juste au moment où l'adulte arrivait pour me surprendre. Elle a prit le jet partout sur elle, dans la figure et sur sa robe... Alors elle s'est mise à crier, mais tout le monde rigolait. Moi aussi, et pourtant j'avais mal car je m'étais tordu la cheville et arraché la peau du coude en tombant. Glassouille, elle, ne rigolait pas du tout. Elle est sortie à toute vitesse. Toute sa masse imposante essayait de courir… Enfin… Elle se dépêchait d’aller chercher de l’aide. Pendant son absence, Evariste et Alexis, déjà nus au moment de l’incident mais encore assis sur le banc en attendant leur tour, dans un même mouvement, se précipitèrent vers moi pour m’aider avec leurs mains à bloquer le jet puissant, mais au lieu d’arrêter l’eau, nous ne faisions que la dévier, nous arrosant mutuellement. Eric et Aldo, qui se lavaient en même temps dans les deux douches d'à côté nous rejoignirent aussitôt pour nous asperger de shampooing et mettre du savon partout. Alertés par le boucan, Les autres enfants du groupe sont accourus à toutes jambes pour voir ce qui se passait. Guillaume, déjà entièrement revêtu puisqu'il s'était lavé le premier comme à son habitude, a complètement mouillé les vêtements qu’il portait en se joignant à la mêlée savonneuse et glissante. Ensuite, Glassouille est revenue en ramenant Cali, un adulte du troisième groupe. Il a fait sortir tout le monde de l’aqualand de fortune, puis il a arrêté l'eau avec un robinet qui se trouve dans un recoin derrière une plaque en fer. Ensuite, il a dit que ceux qui ne s'étaient pas encore lavés devraient le faire aux lavabos dans les chambres parce qu’en attendant qu’on répare, il n'y aurait plus d'eau dans les douches... Même dans les deux qui n'étaient pas cassées.
Glassouille a envoyé une gifle à Guillaume, je ne sais pas pourquoi ; puis elle a crié que tout le monde irait au lit ce soir et qu'on ne verrait pas le film ; alors Eric en passant m'a mis un coup de genoux dans la cuisse en disant que c'était de ma faute. Moi, je lui ai mis un coup de coude dans le ventre et il a hurlé comme un assassiné. Cali m'a attrapé violemment par l'oreille, et en tirant vers le haut comme s’il voulait me décoller, il m'a dit :
- « Ca ne te suffit pas ? Tu ne crois pas que tu en as déjà assez fait ? » Puis : " Va t'habiller !" En me poussant si fort que j'ai failli tomber. Plus tard… Quand tout le monde était prêt, nous sommes allés à la salle à manger pour prendre le repas. Au moment du dessert, Glassouille, toute souriante, a dit : « Ce soir, nous allons regarder le film. »
Tout le monde a hurlé de joie. Johnny, avec sa petite cuillère, a tapé sur son verre. Alors Alexis, Evariste et Guillaume ont fait de même. L'adulte, tout à coup folle de rage, lança si fort que sa voix surpassa de loin tous les cris enfantins ainsi que le tintamarre des verres et des ferrailles que si ça se passait comme ça... Le film, ce seraient : «Les draps blancs !» Elle réclama le silence ! Et le silence arriva. Sauf qu'à ce moment là, Fabien donna encore un tout petit coup de cuillère sur son verre résonnant. Comme il était assis à coté de l'adulte, il a pris aussitôt une baffe. Ensuite elle a dit qu'au prochain dérapage, tout le monde irait se coucher. Puis en me regardant : « Toi ! En pyjama, et tout de suite au lit ! Tu sais pourquoi. »
Moi, je n'avais même pas tapé sur mon verre.
Maintenant, je suis en pyjama, enfin juste le pantalon parce qu’ici il fait trop chaud. Eric, en pyjama lui aussi, sort de la chambre pour se rendre dans la grande salle où se trouve la télé. Fabien est encore là. Il met toujours longtemps pour se déshabiller. Il me dit :
- " Tu sais c'est quoi le film qu’il y a aujourd'hui ?"
- " Non "
- " Moi, ça ne me dit rien. Je vais rester lire ici "
Je ne comprends pas Fabien. Il n'est pas puni lui, pourtant il veut rester là alors qu'il peut aller regarder la télé.
Je vais m'asseoir près de lui pour, en sa compagnie, voir les images dans le livre.
Il y a beaucoup de photos mais également des choses écrites.
Je lui dis : " T'aimes bien ? "
-" Ouais ! C’est super ! Tu verrais tout ce qui se passe dans la mer. Moi ce que j'aime le plus, c’est les dauphins. J'aimerais être comme Jacques Mayol comme ça j’irais nager avec eux vachement sous l’eau. "
Je ne sais pas de qui il parle car je ne suis au Centre que depuis peu et je n’ai pas connu ce gars, mais je ne lui demande rien car mon copain continue sur sa lancée en vantant la vie des héros magnifiques qui peuplent les abysses océanes et marines.
Il a marqué la page où sa lecture en est à l'aide d'une feuille de papier et tourne une à une les autres en me commentant les images. Il y a plein de photos avec des poissons bizarres, des pieuvres, des requins... Ah ! Les requins, ça fait peur !
Je lui dis : " Tu te rends compte ? Tu veux aller jouer avec les dauphins dans l'eau, et puis tu te trompes... Tu vas voir un requin. Il te bouffe un bras ou une jambe ! "
Ca fait rire Fabien. Il fait une grimace comme pour imiter le requin en faisant des bruits qui dévorent. Mais après, il me dit : " Tu sais les requins... Il y en a plein qui sont inoffensifs. »
- « T'es pas encore au lit toi ? Et toi qu'est-ce que tu attends pour te mettre en pyjama ? » Ça c'est Glassouille qui vient d'entrer et qui aboie. D’un bond, je saute dans mon pieu tandis que Fabien reste assis sur le sien. Il répond tranquillement qu'il n'a pas envie de regarder le film et qu'il préfère rester à bouquiner ici.
- " Ici j'éteins la lumière. Soit tu dors ! Soit tu viens lire au salon ! " Dit elle avec énervement, tout en se dirigeant vers la fenêtre afin de fermer les volets.
Fabien répond alors qu'il va dans la salle télé. Il pose son livre sur son lit, se met en pyjama plus rapidement que d’habitude, pressé qu’il est par le regard impatient de l'adulte ; puis ils sortent ensemble. La porte se ferme. La lumière s'éteint. Je suis dans le noir

J'ai gardé les yeux ouverts longtemps. Ils se sont habitués à l'obscurité. Maintenant, je vois assez bien, ou plutôt, je devine à peu près tout dans la nuit. A droite, près de la fenêtre, le lit d'Eric, avec sur le mur, au-dessus, des images découpées de voitures de courses, un dessin représentant un cow-boy avec des revolvers, et une photo sur laquelle on le voit avec son petit frère; Ensuite, le bureau avec des affaires dessus mais je ne sais pas quoi, et puis, mes yeux continuant leur parcours, je devine le lit de Fabien appuyé contre le mur sur lequel il y a un grand poster avec des chevaux sauvages qui courent dans les marécages. J'aimerais avoir un cheval.
Je n'ai pas envie de dormir. Je me retourne plusieurs fois, passe les bras sous mon oreiller, les retire, repousse ma couverture, la remet ; et puis, me tournant sur le ventre, je passe la main sous mon matelas, et là... Surprise ! Je touche le rasoir de Youssef. Je me lève aussitôt, sors l'objet de sa cachette, puis me plante devant le lavabo au-dessus duquel se trouve un miroir. Au-dessus du miroir, un néon que j'allume. Je branche le rasoir et, en me regardant dans la glace, je me rase les joues et le menton. Ce n'est pas amusant car je n'ai ni barbe ni moustache et je ne peux pas savoir comment ça fait. Alors je relève la manche de mon pyjama et, comme Jean-Philippe le fit plus tôt dans la journée, je passe le rasoir sur mon bras. Ca chatouille, mais ça ne change rien. Finalement, le seul endroit de mon corps où mon système pileux a su se développer en dehors du cuir chevelu ( mais pour ce qui est de ma tignasse, pas question d'y toucher), c’est au dessus des yeux. Je ne suis pas certain que les sourcils, ça se rase ; pourtant dans ma cité, un copain m’avait dit un jour que dans un livre qu’il lisait, une fille l’avait fait. Alors je crois qu’on peut le faire. J'approche l'instrument au dessus de mon oeil et avec précaution, élimine quelques poils. Comme c’est plutôt amusant, je recommence l'opération, alors très rapidement, mon sourcil disparaît. Ayant le sens de l’esthétique, je supprime aussi le deuxième. Cela donne à mon visage un aspect qui me plaît assez. J'essaye par la suite de trouver d'autres endroits où je pourrais me raser, mais voilà pour tout le reste de mon anatomie, je suis vraiment imberbe. Donc je fais semblant ici et là, et ça me fait des guilis. Comme enfin j'en ai assez, je m'assois sur mon lit, prend la game-boy qui se trouve dans la poche de mon pantalon, et je joue.
Soudain ! J'entends du bruit. Le film est déjà terminé. Vite ! Je vais jusqu’à l’interrupteur. Je vais éteindre la lumière. Je me jette sur mon lit. J’enfouis ma tête sous mes draps et fait semblant de dormir.
Au bout de quelques secondes, la porte s'ouvre. Le lustre de la chambre ne s'allume pas mais la lumière du couloir pénètre à l'intérieur pour donner à la pièce une légère clarté que je peux percevoir. Eric est entré. Je ne l'ai pas vu mais je l'ai entendu se diriger vers son lit et se coucher. Puis j'entends : " Qu'est-ce que ça fait là, ça ? "
Fabien a vu le rasoir mais il ne me questionne pas car il croit que je dors. Il a dit ces mots à voix basse comme s'il se parlait à lui-même. Puis il se met au lit.
La porte est restée ouverte. Il y a toujours des bruits qui viennent des autres chambres ; certains éclats de voix. Alexis et Evariste qui rigolent... Sans doute Jean-Philippe qui fait l'andouille. L'adulte intervient parfois ; et puis les bruits s'estompent. Le silence, doucement, gagne le groupe.

- " Vas te laver les mains ! " Dit ma mère.
Moi, je ne veux pas. Je pleure. Je n'aime pas aller me laver les mains. Elle s'énerve. Elle crie. Elle m'attrape par les vêtements et me met sur le palier.
- " Va te laver les mains ! "
En pleurant, je commence à descendre les marches. Je me retourne, mais un visage grimaçant, menaçant, m'interdit tout retour en arrière.
- " Va te laver les mains ! " Semble-t-elle hurler encore, mais je ne l'entends plus. Je n'entends que mes pleurs.
J'ai descendu toutes les marches et me voici dans le hall. Sur la gauche, en faisant demi-tour, il y a un petit escalier qui descend à la cave, avec sur le coté, une pente sans marche pour monter et descendre les deux roues. En haut de l’escalier, se trouve le lavabo où je dois me laver les mains. Il est très haut. Devant, il y a un tabouret, très haut aussi. J'escalade le tabouret pour arriver à hauteur du lavabo et je m'assois. Je ne peux pas ouvrir le robinet car je suis trop petit, mes doigts l'effleurent à peine. Je tente de me lever pour que ma main puisse l’atteindre mais le tabouret bascule et je tombe dans la cave en glissant sur les fesses le long de la pente. Je heurte violemment le sol. Je me relève sans perdre de temps car j'ai peur, mais déjà… Le loup est là. Il est sorti de la pénombre sous l'escalier. Il était là dans le renfoncement, il attendait… Il m'attendait.
Sans pousser le moindre cri, je m'enfuis. Je remonte les marches, passe le portillon… Où tout à l'heure se trouvait le lavabo… Traverse le hall, franchis la porte, et me voilà dehors, dans le square où des enfants jouent à " Je déclare la guerre". Je crie : " Un loup ! Un loup ! " Mais la bête est juste derrière moi. Tous l'ont vu et déguerpissent à toutes jambes, s’éparpillant rapidement. Je remonte la pente qui mène au bac à sable où d'autres gosses jouaient aux billes. Mon grand frère se précipite soudain entre le loup et moi. J'ai continué à courir sans regarder derrière, mais lorsque je me retourne, je vois que mon frangin n’a plus de tête du tout. Du sang gicle de son cou et dégouline sur ses vêtements devenus totalement rouges. Le monstre l’a déjà délaissé et se jette à présent sur moi. A nouveau, je tente de lui échapper mais il m’attrape le bras. C'est terrible ! Sa mâchoire me sert très fort. Il me secoue dans tous les sens. Je voudrais bien crier mais aucun son ne sort. J'ouvre les yeux... L'adulte est là :
- " Alors ! Tu sorts enfin de tes songes ? Et bien c'est pas trop tôt. Moi qui en ce lieu tient rôle d’artisan de l’éveil, je me demandais comment te faire quitter les bras du dieu qui créé les rêves, et si comme un pompier combattant le feu du sommeil, je devais sur la figure t'envoyer un seau d'eau."
Esdef me lâche enfin le bras mais parle encore un peu sans que je ne sache de quoi car mes oreilles blessées par son phrasé matinal se sont vite refermées. Puis il sort de la chambre. La lumière est allumée. Je regarde autour de moi. J'ai encore un peu peur. Je sais bien que les loups... Ca n'existe plus. Mais j'ai vraiment besoin de voir que, réellement, il n'y en a pas. Fabien, le torse nu et blanc, s’active au lavabo, c’est à dire près de moi, à faire sa toilette. Eric est déjà habillé. Je me redresse enfin et sans quitter le lit, commence à enfiler mes fringues.
- " Tu pourrais te laver ! " Me dit Fabien souriant.
Je réponds " Après ! "
- " C'est avant de s'habiller qu'on se lave "
- " Moi c'est après !"
De toute façon, je ne me lave jamais le matin… Je n'aime pas.
Eric fouille ses affaires. Il cherche dans toutes ses poches, inspecte les draps de son lit défait, se couche par terre pour voir en dessous, déplace le bordel qui décore le bureau. Il est très agacé... Il cherche sa game-boy et il ne comprend pas car il ne la trouve nulle part.
Je l'ai vu moi hier sa game-boy. Il l'avait laissé sur son lit pour se rendre à la douche, et moi, j'avais commencé à jouer avec, mais à ce moment là, l'adulte m'avait prié de ranger immédiatement le jeu et d’aller me laver ; alors je l'ai mise dans ma poche pour continuer plus tard. Après le grabuge que j’avais provoqué, je n'y ai plus pensé jusqu’au soir, et là, pendant que tous regardaient le film, j'ai enfin pu y jouer. Quand ils sont revenus, je l'ai mise… Sous mon oreiller. Elle s'y trouve sans doute encore. Je regarde. Effectivement ! Elle est là. Je la prends et la montre à son propriétaire. Au lieu de me dire merci, il me demande pourquoi je l’ai. Je lui dis la vérité. Alors il se met à hurler :
- " Je ne veux pas que tu touches à mes affaires, sale voleur ! "
Je ne comprends pas pourquoi il pique sa crise. Je lui ai rendu son truc. Je ne l'ai pas volé comme il dit. Je l’avais juste emprunté. Il me traite de voleur et veut me dénoncer… Ca m'énerve ! Alors je lance violemment le jeu contre le mur. Il s'écrase. Il s'éclate. Et Eric lui... Il se décompose. C'est bien fait ! Maintenant, il crie ! Il pleure ! Il m'attrape par les vêtements. Il veut me frapper. Je me défends. Je le retourne et nous tombons entremêlés sur mon lit. Fabien abandonne sa toilette pour tenter de nous séparer. Il tient Eric et lui dit :
- " Arrête ! Sinon c'est toi qui va te faire engueuler."
Eric pleure : " Il a cassé ma game-boy."
Tout à coup ! Fabien, qui tient Eric par les épaules en essayant de le calmer, me regarde et éclate de rire. Ca me surprend un peu, mais comme je le vois rire, je rigole également. Eric, qui commençait pourtant à retrouver son calme, goûte peu notre amusement :
- " Ca vous fait rire a vous ? Merde ! C'est pas drôle ! »
- " Mais qu'est-ce que tu as fait ?" Me demande Fabien.
Moi, je lui réponds en riant que je ne voulais pas la casser ; mais il montre du doigt, mon visage sans poil, et tout à coup ! Je me rappelle... Mes sourcils. J'avais complètement oublié.
- " Ca se voit ? "
Maintenant Eric rit aussi. Il a oublié la game-boy détruite et il rit à mourir. Il n'avait rien remarqué jusqu'à présent, mais maintenant, il ne voit que ça. Il veut sortir de la chambre pour le crier sur les toits, mais Fabien le retient :
- "Non non ! Faut rien dire sinon il va se faire punir. Il ne faut pas que ça se voit"
Mais Eric trouve ça si drôle qu’il voudrait faire partager immédiatement son amusement. De toute façon, on sera bien obligé de le voir. « Et tant mieux s'il est puni ! » Pense-t-il très fort. Pourtant Fabien, qui a une réelle autorité sur le cafteur patenté, parvient à l'empêcher d’aller tout divulguer. Ensuite, il me dit :
- "Fais voir ta casquette ?"
Je vais prendre dans l'armoire la casquette bleue dont je ne me servais plus, et la lui donne. Il la pose sur ma tête et me l'enfonce quasiment jusqu'aux yeux, avant de dire :
- " Voilà, comme ça, on voit rien !"
Tout le monde est sorti de table, sauf moi, car au moment où je me suis levé pour aller jouer dehors, l’adulte m'a pris par le bras et m'a reposé sur la chaise.
Esdef a relayé Glassouille ce matin au réveil et c’est donc avec lui que nous sommes allés prendre le petit déjeuner. Nous ne sommes que tous les deux, assis à une longue table tandis qu’une femme de service débarrasse les autres. Il s’est installé face à moi et me parle par à coups mais je ne comprends pas ce qu’il dit ; d’ailleurs, je n’écoute pas vraiment. Je regarde son visage. Il a une drôle de tête. Il a une drôle de voix aussi. C’est bizarre la manière dont il fait ses phrases. Le ton se durcie un peu. Je vois qu’il n'est pas content. Je ne sais pas si c'est parce que je souris ou si c'est parce qu’il évoque le motif de ma retenue dans cette salle vide. Bien sûr, tout à l'heure, j'ai lancé mon pain sur le nez Guillaume… Mais c'est lui qui avait commencé, même qu'à cause de ses bêtises, j'avais renversé mon bol et Aldo a crié comme un cochon à l’abattoir parce qu'il avait juste un petit peu de chocolat sur lui. Mais c’est moi tout seul que l’adulte a puni. Il se lève à présent, puis me prend par la main et me tire avec lui. Je le suis sans résister. Nous sortons. Les enfants jouent un peu partout entre la salle à manger et le bâtiment en face, celui des deuxième - troisième groupes. Le premier, quant à lui, est au-dessus du réfectoire, les petits n'ont donc pas besoin de passer par dehors pour se rendre à table, alors souvent le soir ou le mercredi matin, ils viennent manger en pyjama. L'adulte me tient toujours la main. J'aimerais bien qu'il me lâche.
Non loin de nous, Aldo et Julien jouent aux soldats sur le gravier. J’essaye de me rapprocher d'eux mais l'adulte ne suit pas. Je dois me résigner à ne pas les frôler. Aldo a onze ans et demi. Il est à moitié Italien mais il ne parle que français, je ne sais pas pourquoi. Il est toujours à faire guerroyer ses soldats mais il ne veut pas qu’ils meurent car si jamais, par hasard, même si c’est sans faire exprès, on les écrase du pied, il pousse des hurlements à faire trembler la terre. C'en est parfois presque inhumain. Julien a un an de plus mais il est plus petit. Par la taille, c'est le même le plus petit du groupe, mais c’est parce qu’il est chinois, Enfin… C’est pas vraiment chinois mais quelque chose comme ça. Il ne parle pas beaucoup ; des fois, on ne sait même pas s'il est là. Ils sont en train de faire une guerre et j’ai bien l’impression que l'armée d’Italie est en passe d'écraser celle de l’empire de Chine.
Guillaume arrive en courant et me tamponne comme une voiture de fête foraine. Je le repousse violemment de mon bras resté libre, mais de l’autre côté, l'adulte, qui n’aime pas qu’un enfant se défende, me sert la main si fort que j'ai vraiment très mal. Il dit à l'intrus :
- " N’as tu donc pas assez de place qu’au lieu de nous éviter, comme un passe-corps ou passe-murailles filant dans un couloir étroit, tu choisisses de nous traverser ?"
Guillaume lui répond essoufflé: " C'est Jimmy ! Il veut me frapper. "
Il dit ça, toutefois il rigole, alors on ne sait pas si c'est vraiment du vrai.
En regardant d’où vient le prétendu fuyard, on voit effectivement Jimmy s’éloigner rapidement. Je n’y crois pourtant qu’à moitié car Guillaume n'est pas du tout garçon à se sauver. Même s’il n’a pas encore douze ans et n’a rien d’un géant, il est déjà très fort. C’est un brise fer à ce qu’on dit, un chevalier Bayard sans peur et sans remords. Il aime à jouer le caïd au sein de notre groupe bien qu’il soit, c’est Johnny qui le dit, encore trop petit pour ça. Alors c’est sûr, face à Jimmy, il ne pourrait pas faire le poids, mais de là à le fuir…
Jimmy est dans le troisième groupe car il a déjà quinze ans. Il tape tout le monde. Les adultes qui s'occupent de son groupe s’en fichent et le laisse faire. Le petit caïd pourchassé a saisi l'autre main de l'adulte qui me tient. Ce dernier dit :
- « La matinée s’annonce sans pluie et sans froidure, nous pourrons donc en circonstance aller jouer dehors, mais avant de sortir, on va d’abord rentrer " Et nous nous dirigeons doucement vers notre bâtiment.

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